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Violences et discrimination des musulmans en Inde

Fin février 2020, des affrontements dans les quartiers du nord de Delhi ont fait une trentaine de morts et environ 300 blessés. Les victimes sont principalement des musulmans qui voient la haine envers eux augmenter d’année en année.

Article de Camille Descateaux


Nazia Shakeel et Muslima devant le « Lynchistaan », mur où sont inscrits les noms des victimes d’extrémistes hindous depuis 2014. (Photo de ISHAN TANKHA pour « LE MONDE »)

En Inde les musulmans représentent un peu moins de 15% de la population. Ils sont donc une population minoritaire par rapport aux hindous qui représentent environ 80% de la population. Les tensions dirigées envers cette communauté ne sont pas nouvelles en Inde. Le préambule de la Constitution de 1949 faisant de l’Inde une république « socialiste et laïque » avait pour but de permettre à toutes les communautés de vivre ensemble, notamment aux hindous et aux musulmans. Ces tensions entre les deux communautés ont un caractère historique et précèdent la colonisation britannique. Pourtant le caractère religieux a souvent été instrumentalisé au profit d’un projet politique ou de tensions dues à des situations sociaux-économiques inégalitaires. Cette minorité musulmane se voit discriminée et les discours de haine se multiplient depuis l’arrivée au pouvoir en 2014 de M.Modi, chef de file des nationalistes hindous, qui exalte la vision d’une Inde hindouiste et souhaite marginaliser la population musulmane. Il a été réélu en mai 2019 sur un programme qui exploitait la rivalité qui existe entre l’Inde et le Pakistan. Cette haine anti musulmans existe à l’échelle du continent avec par exemple les persécutions des Ouigours en Chine ou des Rohingyas en Birmanie.


Le contexte des violences


Le contexte des violences est celui d’un pays dirigé depuis 2014 par le Parti du peuple indien (BJP), parti nationaliste qui mène l’Inde vers un régime illibéral hostile au pluralisme religieux et désireux de faire de l’Inde un pays unifié par l’hindouisme. Les violences de fin février à Delhi sont les pires depuis les années 1980. Elles se déroulent dans un contexte de montée des tensions de la part du parti au pouvoir. Elles ont coïncidé avec la visite de Donald Trump en Inde, qui n’a pas évoqué le sujet des persécutions envers les musulmans dans le pays. Donald Trump soutient fortement le premier ministre indien, espérant en faire un partenaire important des Etats-Unis, dans un contexte de guerre commerciale avec la Chine. Ainsi, face au silence des Etats-Unis et de l’Europe, le premier Ministre Modi semble conforté dans son attitude consistant à fermer les yeux sur ces violences, voire à les encourager. Chaque jour des actes antimusulmans sont rapportés, et ce dans tous les secteurs de la société. Un professeur d’université de confession musulmane s’est vu contraint de démissionner suite au boycott de ses cours par des étudiants, du fait même de son appartenance religieuse. Certains dossiers, comme celui de la construction d’un temple hindou sur les ruines d’une mosquée dans la ville d’Ayodhya sont les symboles des tensions entre hindous et musulmans, largement instrumentalisées et exacerbées par le pouvoir en place. Après une longue bataille juridique, les juges de la Cour Suprême ont finalement autorisé en novembre 2020 la construction du temple, reconnaissant de facto la primauté des hindous par rapport aux musulmans.


Le point d’orgue : la loi sur la citoyenneté et la résistance de la société indienne


Dans ce contexte déjà défavorable aux musulmans, une nouvelle loi est à l’origine des violences et affrontements récents. Cette loi, pensée par Amit Shah, le plus proche allié du premier ministre, prévoit la possibilité de naturaliser des réfugiés, à condition que ceux-ci ne viennent pas de pays musulmans. Les opposants dénoncent une loi qui viserait seulement à réaffirmer l’infériorité de la population musulmane en Inde tout en brisant le principe de laïcité, pourtant au fondement de la république indienne. En effet, le principe de laïcité est hérité d’une histoire nationale complexe, dans lequel le souci de faire cohabiter des populations avec des religions, des langues et des cultures est un défi. Lors de l’indépendance de l’Inde en 1947, le principe de laïcité est imposé comme fondement de l’Etat indien moderne et comme ce qui permettra la protection de toutes les minorités. C’est cet esprit fondateur basé sur un Etat laïc que conteste le BJP.


Cette loi permet à des personnes issues de minorités religieuses et persécutées dans leur pays d’obtenir la nationalité indienne. Cela concerne les minorités issues de 6 groupes religieux et notamment les hindous, les chrétiens et les bouddhistes. Les musulmans sont exclus de cette loi. Les immigrés de confession hindou auraient alors la capacité d’obtenir la nationalité indienne. Les opposants dénoncent cette réforme comme ayant pour but d’accroitre la population hindoue dans les régions du Nord, dans lesquelles les musulmans sont majoritaires. Ces régions cristallisent les tensions et la rivalité entre l’Inde et le Pakistan. La région du Cachemire au nord de l’Inde, à majorité musulmane et revendiquée par le Pakistan avait vu son statut d’autonomie retirée par l’Inde en août 2019. Les autorités mettent également en place des recensements dans les régions du Nord. Ces recensements sont officieusement dirigés contre les musulmans qui, même s’ils sont en situation régulière, se voient refuser des documents leur permettant de prouver leur nationalité indienne. Ils se retrouvent alors apatrides et se voient persécutés.


Toutefois, cette loi a suscité une vive opposition de pans entiers de la société indienne. Les étudiants sont descendus dans les rues, suivis par des intellectuels et même des acteurs de Bollywood tels que la star indienne Deepika Padukone. Ces manifestations ne plaisent pas au pouvoir car elles sont le symbole que le clivage n’est pas religieux et ne se situe pas entre les musulmans et les hindous. Elles mettent en évidence le fait qu’il ne s’agit pas d’un clivage religieux mais d’un conflit social, remettant en cause la vision de l’unité indienne prônée par les autorités en place. L’Inde unie derrière l’hindouisme n’est visiblement pas une évidence pour tous et c’est pour cette raison que ces protestations paraissent intolérables au pouvoir. En effet, de nombreux manifestants sont des hindous qui refusent de voir le principe de laïcité et l’Etat de droit piétiné.


Les pires affrontements depuis des décennies et leurs acteurs


C’est dans ce contexte de résistance et de contestation de la part d’une partie de la société indienne aux tentatives ultra nationalistes que les tensions ont augmenté, menant aux lynchages de musulmans fin février 2019. L’emblème de la protestation est un campement installé sur une voie rapide, tenu majoritairement par des femmes qui protestent contre cette loi et défendent la laïcité. Toutefois, les membres du BJP ont donné un ultimatum à la police de Delhi, lui demandant de démanteler le campement et expliquant que si rien n’était fait ils s’en chargeraient eux-mêmes. C’est ce qu’il est passé et c’est cet événement qui a lancé le cycle de violence dans la capitale indienne.


Toutefois, tous les hindous ne participent pas aux lynchages de musulmans. C’est pour cela que Ingrid Therwath, professeure de sciences politiques et spécialiste de l’Inde, dénonce le terme d’« affrontements intercommunautaires » pour parler de la situation car les violences ne sont pas l’œuvre de larges pans de la population mais davantage de personnes qui appartiennent à des groupes spécifiques comme l'Association des volontaires nationaux, le RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh), une organisation ultra nationaliste crée en 1925 sur le modèle d’une milice. Elle préfère parler de « pogroms ».


Les organes responsables des violences


Il se pose la question des organes qui ont permis activement (ou à cause de leur passivité) à ces exactions d’arriver. Le rôle de la police de Delhi est, entre autres, pointé. En effet, des témoins rapportent une passivité complice de la police de Delhi, qui n’a pas réagi face aux attaques contre les musulmans. La police étant contrôlée par le ministère de l’intérieur et non pas par l’Etat fédéral, cela pourrait constituer la raison de sa passivité face aux lynchages. La police pourrait même avoir eu un rôle encore plus important. Des chefs de la police ont exprimé publiquement leur soutien aux hindous et avoué leur peur des foules musulmanes. Certains rapportent avoir été témoins de policiers chargeant les manifestants musulmans aux cris de « Jai Shree Ram », la devise des nationalistes indiens. Une vidéo expertisée montre également des agents de police forçant des hommes musulmans à terre et sévèrement blessés à chanter l’hymne de l’Inde. Les policiers agissent de la manière qui leur permettra d’être récompensés. A ce titre, des violences dans la province de Gujarat en 2002, alors dirigé par Modi avait donné lieu à l’éviction de tous les policiers qui avaient tenté de protéger les musulmans. Ce précédent permet de comprendre le sort réservé aux policiers qui tentent de faire respecter l’Etat de droit. Se pose également la question des organismes et services publics ayant permis directement ou indirectement l’apparition de telles exactions.


Un climat global de pression contre les personnes qui tentent de faire vivre l’Etat de droit


La position de M. Modi face aux lynchages est claire. Au-delà de la passivité ces violences sont tolérées et encouragées. Premièrement le discours de haine du premier ministre, associant sans cesse musulmans et terroristes a abouti à une société divisée et à un climat social délétère. Mais ces violences de grande ampleur ne sont pas seulement permises par ce climat idéologique. Certains dénoncent leur organisation même par des organes tels que le BJP ou le l'Association des volontaires nationaux. Face à ces accusations, le premier ministre défend activement son camp. En effet, il a ordonné le transfert vers un autre état d’un juge qui demandait à la police de Delhi d’enquêter sur le rôle des responsables politiques nationalistes hindous dans les violences. Cela constitue encore une rupture et un affaiblissement de l’Etat de droit qu’un juge en exercice et s’occupant d’une affaire si sensible soit déplacé et évincé d’un dossier. Cela montre bien que le parti du Premier Ministre ne compte pas faire reculer ses objectifs pour respecter l’Etat de droit. L’Inde est un régime parlementaire dans lequel le Premier Ministre concentre de large pouvoir. Toutefois, il lui est nécessaire pour mener sa politique et faire voter les lois d’être soutenu par la chambre. Mr Modi dispose d’une large majorité et depuis son arrivé au pouvoir il a centralisé le pouvoir entre les mains de l’exécutif en diminuant les contre-pouvoirs que représentent les états fédéraux. De plus, la Cour Suprême Indienne semble soutenir la politique de marginalisation et de criminalisation des musulmans. En 2019, la court à publié une liste de près de 2 millions de personnes qui se sont retrouvées privées de leur nationalité et menacées d’expulsion. Ce sont des personnes vivant dans la région de l’Assam, région du Nord majoritairement musulmane. L’Inde voudrait renvoyer ces personnes qu’elle considère comme des migrants illégaux du Bengladesh. Le pays refusant de recevoir ces « migrants », ces derniers sont donc enfermés dans des camps sans perspective d’amélioration de leur situation. Beaucoup voient dans ces camps le signe inquiétant d’un passage à la vitesse supérieur dans les persécutions envers les musulmans.


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